Dolores_Claiborne    Dolores Claiborne est un film qui aurait pu être ridicule, bancal, maladroit, too-much et qui plus est à l’idéologie douteuse. Et pourtant, bien que marchant sur une pente extrêmement glissante, jamais il ne fait un seul faux pas, traitant son sujet avec toute la finesse et la subtilité qui se doit, et s’omettant bien gentiment de donner une quelconque morale au spectateur.

    Tout prédestinait Dolores Claiborne à l’échec. D’abord son sujet. A lire le pitch et même à voir la jaquette se profile un film chiant comme la mort, déjà vu et revu des centaines de fois au cinéma, avec cette fille qui va redécouvrir sa mère (Dolores Claiborne donc) alors que celle-ci est accusée de meurtre. Est-elle coupable ? A dire vrai on s’en fout un peu, car quand bien même la première scène présente cette vérité comme évidente, le film a le bon goût de se concentrer sur la relation mère/fille, et ce d’une manière étonnement subtile. Pour cela, Taylor Hackford sait exploiter tout le potentiel de ses merveilleuses actrices (Kathy Bates et Jennifer Jason Leigh tout de même) qui crèvent littéralement l’écran sans jamais chercher à tirer la couverture à son côté, conférant au film tout l’équilibre qui lui est nécessaire. D’un côté la mère, figure épuisée, accusée de partout, meurtrie par une longue et pénible vie ; de l’autre la fille qui a préféré fuir l’île de son enfance pour vivre à New-York, et qui revient régler ses comptes avec sa mère. Vous avez dit cliché ? Attendez de voir le film avant de le conspuer, car cette situation apparemment éculée est à l’écran incroyablement crédible.

    L’une des forces de Dolores Claiborne réside dans sa superposition d’un paquet d’intrigues et de sous-intrigues parfaitement liées les unes aux autres et qui au final se regroupent. Cette densité scénaristique permet donc au film d’être toujours captivant. On croit deviner la suite ? Eh voilà que l’histoire prend soudainement une autre direction. Et en parlant de ces directions, parlons des flash-backs qui constituent une part très importante de l’histoire, et qui sont totalement intégrés dans la narration. Lorsque le premier arrive un doute survient : cette utilisation de l’irruption du passé dans un cadre présent, ce changement de lumière (grisâtre pour le présent, doré et coloré pour le passé) sent le déjà-vu… Encore une fois la maîtrise du réalisateur (Taylor Hackford, je ne dirais jamais son nom assez de fois) parvient à supplanter tout ça, car non seulement les séquences de flash-back sont parfaitement naturelles en elle-même (on n’a pas l’impression de regarder un flash-back, on le vit comme n’importe quel morceau de l’histoire), mais elles s’intègrent parfaitement dans le fil narratif de l’histoire. Ainsi plutôt que de constituer une pause dans la narration, avec la mère qui raconte à sa fille ce qu’elle a oubliée, ces flash-back sont un véritable moteur de leur relation et agissent clairement sur elles. Signalons d’ailleurs que les transitions sont toujours bienvenues, résultat d’un travail à la fois narratif (les lieux ou les actions qui sont similaires lors des passages entre le présent et le passé) et visuel (le challenge étant pour le réalisateur d’être à la hauteur de la perfection du scénario qu’il a entre les mains, scénario auquel il rend par ailleurs parfaitement justice). Tous les passages « à risque » du film sont d’ailleurs magistralement traités, et rien qu’en y repensant j’hallucine que des idées aussi bateaux passent aussi bien dans le film (je ne dirais rien pour ne pas spoiler, mais avec du recul un paquet de passages du film sentent le déjà vu sans jamais que ça se ressente à l'écran).

    Passons au fond de l’histoire. Dolores Claiborne semble se présenter comme un drame voire un mélo (après tout la fille est une inconnue et arrive dans une communauté déjà bien organisée). En réalité il s’agit plus d’un film d’horreur social (un peu comme Le couperet récemment, sauf qu’à la place du monde du travail le film est centré autour du monde de la famille), et à la manière d’un certain nombre de films d’horreur, le film peut sembler sous certains aspects un brin fasciste, avec la victime qui se fait justice soi-même (un peu ce que Jack Lee Thompson décrivait dans Les nerfs à vif et Le justicier de minuit). Un petit doute arrive alors : ce film serait-il moralement répugnant ? Réponse : non, car jamais il ne donne une quelconque leçon de morale. Tout dans l’acte qui aurait pu être fasciste n’est que peine, douleur et chagrin. Et de même que le dit Jennifer Jason Leigh à la fin : « je ne sais pas quoi penser de ce que tu as fait, mais je sais que tu l’as fait pour moi », ce qui, loin d’être une ode à l’auto-justice, est avant tout une réflexion sur la nature humaine : nous n’agissons pas toujours « bien », et certains de nos actes – uniquement dictés par une « nécessité urgente » - restent ambiguë et moralement condamnable.

    Bref, sous ses faux airs de drame des familles, Dolores Claiborne est une œuvre puissante et maîtrisée, au scénario impeccable et à la mise en scène sobre mais poussée, porté par un casting au diapason et soutenu par une musique démente (Danny Elfman tout de même), le tout avec une réflexion intelligente et totalement non-moralisatrice sur la nature humaine.

    Et au final, Dolores Claiborne n’est rien de moins qu’une adaptation de Stephen King du même niveau que Les évadés !