29 juillet 2007
Dolores Claiborne de Taylor Hackford (USA/1995)
Dolores Claiborne est un film qui aurait pu être ridicule, bancal, maladroit, too-much et qui plus est à l’idéologie douteuse. Et pourtant, bien que marchant sur une pente extrêmement glissante, jamais il ne fait un seul faux pas, traitant son sujet avec toute la finesse et la subtilité qui se doit, et s’omettant bien gentiment de donner une quelconque morale au spectateur.
Tout prédestinait Dolores Claiborne à l’échec. D’abord son sujet. A lire le pitch et même à voir la jaquette se profile un film chiant comme la mort, déjà vu et revu des centaines de fois au cinéma, avec cette fille qui va redécouvrir sa mère (Dolores Claiborne donc) alors que celle-ci est accusée de meurtre. Est-elle coupable ? A dire vrai on s’en fout un peu, car quand bien même la première scène présente cette vérité comme évidente, le film a le bon goût de se concentrer sur la relation mère/fille, et ce d’une manière étonnement subtile. Pour cela, Taylor Hackford sait exploiter tout le potentiel de ses merveilleuses actrices (Kathy Bates et Jennifer Jason Leigh tout de même) qui crèvent littéralement l’écran sans jamais chercher à tirer la couverture à son côté, conférant au film tout l’équilibre qui lui est nécessaire. D’un côté la mère, figure épuisée, accusée de partout, meurtrie par une longue et pénible vie ; de l’autre la fille qui a préféré fuir l’île de son enfance pour vivre à New-York, et qui revient régler ses comptes avec sa mère. Vous avez dit cliché ? Attendez de voir le film avant de le conspuer, car cette situation apparemment éculée est à l’écran incroyablement crédible.
L’une des forces de Dolores Claiborne réside dans sa superposition d’un paquet d’intrigues et de sous-intrigues parfaitement liées les unes aux autres et qui au final se regroupent. Cette densité scénaristique permet donc au film d’être toujours captivant. On croit deviner la suite ? Eh voilà que l’histoire prend soudainement une autre direction. Et en parlant de ces directions, parlons des flash-backs qui constituent une part très importante de l’histoire, et qui sont totalement intégrés dans la narration. Lorsque le premier arrive un doute survient : cette utilisation de l’irruption du passé dans un cadre présent, ce changement de lumière (grisâtre pour le présent, doré et coloré pour le passé) sent le déjà-vu… Encore une fois la maîtrise du réalisateur (Taylor Hackford, je ne dirais jamais son nom assez de fois) parvient à supplanter tout ça, car non seulement les séquences de flash-back sont parfaitement naturelles en elle-même (on n’a pas l’impression de regarder un flash-back, on le vit comme n’importe quel morceau de l’histoire), mais elles s’intègrent parfaitement dans le fil narratif de l’histoire. Ainsi plutôt que de constituer une pause dans la narration, avec la mère qui raconte à sa fille ce qu’elle a oubliée, ces flash-back sont un véritable moteur de leur relation et agissent clairement sur elles. Signalons d’ailleurs que les transitions sont toujours bienvenues, résultat d’un travail à la fois narratif (les lieux ou les actions qui sont similaires lors des passages entre le présent et le passé) et visuel (le challenge étant pour le réalisateur d’être à la hauteur de la perfection du scénario qu’il a entre les mains, scénario auquel il rend par ailleurs parfaitement justice). Tous les passages « à risque » du film sont d’ailleurs magistralement traités, et rien qu’en y repensant j’hallucine que des idées aussi bateaux passent aussi bien dans le film (je ne dirais rien pour ne pas spoiler, mais avec du recul un paquet de passages du film sentent le déjà vu sans jamais que ça se ressente à l'écran).
Passons au fond de l’histoire. Dolores Claiborne semble se présenter comme un drame voire un mélo (après tout la fille est une inconnue et arrive dans une communauté déjà bien organisée). En réalité il s’agit plus d’un film d’horreur social (un peu comme Le couperet récemment, sauf qu’à la place du monde du travail le film est centré autour du monde de la famille), et à la manière d’un certain nombre de films d’horreur, le film peut sembler sous certains aspects un brin fasciste, avec la victime qui se fait justice soi-même (un peu ce que Jack Lee Thompson décrivait dans Les nerfs à vif et Le justicier de minuit). Un petit doute arrive alors : ce film serait-il moralement répugnant ? Réponse : non, car jamais il ne donne une quelconque leçon de morale. Tout dans l’acte qui aurait pu être fasciste n’est que peine, douleur et chagrin. Et de même que le dit Jennifer Jason Leigh à la fin : « je ne sais pas quoi penser de ce que tu as fait, mais je sais que tu l’as fait pour moi », ce qui, loin d’être une ode à l’auto-justice, est avant tout une réflexion sur la nature humaine : nous n’agissons pas toujours « bien », et certains de nos actes – uniquement dictés par une « nécessité urgente » - restent ambiguë et moralement condamnable.
Bref, sous ses faux airs de drame des familles, Dolores Claiborne est une œuvre puissante et maîtrisée, au scénario impeccable et à la mise en scène sobre mais poussée, porté par un casting au diapason et soutenu par une musique démente (Danny Elfman tout de même), le tout avec une réflexion intelligente et totalement non-moralisatrice sur la nature humaine.
Et au final, Dolores Claiborne n’est rien de moins qu’une adaptation de Stephen King du même niveau que Les évadés !
26 juillet 2007
Transformers de Michael Bay (USA/2007)
Transformers s’annonçait comme une sorte d’aboutissement dans la carrière de Bay, la rencontre parfaite entre l’auteur et le sujet. Bref, on en attendait beaucoup, trop peut-être, et même si la déception est présente elle n’en reste pas moins minime.
Evidemment Transformers reste avant tout un pur film de Michael Bay, c’est-à-dire beauf au possible, limite raciste sur les bords (les deux noirs et leurs mères respectives…), et qui ne s’embarrasse d’aucune subtilité dans tout ce qu’il dépeint. Ainsi la bimbo de service est une bimbo de service vêtue comme une bimbo de service, et jamais Bay ne se foule ne serait-ce que le petit doigt pour essayer de la rendre crédible, et tant qu’à faire autant la filmer sous les angles les plus racoleurs possibles, ça fera toujours rigoler le public. C’est un peu comme ça pendant tout le film. Mais lorsque les scénaristes décident de faire en sorte qu’un soldat opérant sur un aéroport ait perdu un ami dans le crash d’un hélicoptère alors que ce même hélicoptère vient juste d’arriver sur la base, ou qu’un ordre du président envoyé en morse soit annoncé comme « confirmé » alors que le soldat n’a rien fait que déchiffrer le code, tout ça obéit à une ligne directrice très stricte dans son genre : au diable la subtilité et la crédibilité, l’important est que le public saisisse l’idée en quelques secondes sans avoir à montrer de longues procédures laborieuses.
Viennent alors les scènes d’action, annoncées comme spectaculaires au possible, et surtout mises en scène avec plus de « finesse » qu’à l’accoutumé. Eh bien force est de reconnaître que ces dites scènes remportent mon adhésion, même si de légers bémols sont à noter. D’abord Bay a beau s’être amélioré, ces scènes restent un bordel difficilement déchiffrable par moments. Alors certes l’idée générale est compréhensible. Au Qatar, on comprend bien que les soldats sont d’un côté et se font tirer dessus par le "deception" de l’autre côté. Le problème c’est qu’au niveau géographie des lieux c’est zéro. Aucune implication du spectateur dans la scène, il ne peut que contempler passivement l’action. Alors certes le mixage et la réalisation sont assez immersives, mais le fait est que la plupart du temps on a plus le sentiment de se retrouver face à un clip d’un film qu’au dit film.
Ensuite ces séquences d’action manquent parfois de lisibilité. Certes c’est du Bay, inutile de s’attendre à du McTiernan ou du Cameron, mais le problème est que lorsqu’il filme ses robots, tonton Michael les cadre très rarement en plans larges, ce qui a tendance à rendre ces passages un brin brouillon. D’ailleurs, c’est quand il se décide enfin à élargir son cadre que Bay devient plus efficace. La séquence humoristique chez Sam en est une preuve, puisque jusque là on ne comprenait jamais vraiment où était qui. Et là magie, le plan large arrive et c’est même rigolo, étonnant non ? Un deuxième exemple (le seul autre qui me vient à l’esprit en fait) est lors de la « poursuite » sur l’autoroute. Bon je passe sur le fait que l’on ne comprend rien à cette poursuite, qu’il n’y a aucune implication et qu’il faut un petit moment avant de réaliser que les voitures expédiées sur les bas côtés sont des voitures de « civils innocents » (faut dire que 5 secondes avant l'autoroute était vide), mais le grand moment culminant arrive lors de la grande confrontation entre Optimus et un autre (Mégatron je crois), cadrée en plan large et filmée au ralentit. La situation est claire et impressionnante, et un grand nombre de « wouah », « putain », « la vache » sont subitement lâchés dans la salle (alors que d’habitude rien).
Les combats de robots ne répondent pas non plus à l’attente qu’ils avaient créés. Déjà, ne serait-ce que leur transformation pêche. Trop longue, mal filmée et surtout incroyablement inutile, puisque jamais exploitée dans le film si ce n’est à des fins esthétiques. Viennent alors les combats (quand il y en a…) qui ne sont finalement qu’un amas de pièces de métal difficilement déchiffrables. Heureusement, qu’ils ne constituent pas la majeure partie de l’action, sinon ça aurait vraiment été imbuvable.
Un petit mot aussi sur le concept très mal exploité. La BA nous disait « certains sont venus pour nous protéger, la plupart sont là pour nous détruire », et au final on a l’impression (du moins jusqu’à un certains moment) que les gentils sont plus nombreux que les méchants, faisant considérablement diminuer la tension du film (personnellement, j’aurais plus vu les méchants robots manipulant les fichiers de la police et de la sécurité, faisant ainsi s’affronter les héros contre des gentils avant l’affrontement final, ça aurait été nettement plus intéressant que « on est tous ensemble et on va leur botter le cul »).
Mais alors qu’est-ce qui fait que malgré tout, Transformers séduit ? Eh bien parce-que sous ses défauts, Transformers est avant tout un film de Michael Bay, c’est-à-dire caricatural, bourré de cliché et délicieusement con, à tel point que ça devient hallucinant que quelqu’un lui ait confié 150M$ pour adapter des jouets. Bref, c’est lorsque l’on a cette musique qui recycle à peu près tout ce que l’on trouvait dans les Bay, ces longues focales à contre-jour sur un coucher de soleil (coucher de soleil par ailleurs présent à chaque décollage d'avions, et ce quel que soit le moment de la journée), ces supers ralentis de frimeurs (« ouais, j’ai filmé Jon Voight au ralenti, trop cool »), ces magnifiques travellings circulaires (il nous refait le coup de Bad Boys 2 !) cette espèce de démarche sincère quand il filme l’arrivée des robots, détruisant tout mais gentils quand même, qu’il présente le « cube » sur un ton très sérieux (fou rire garantie) ou qu’il donne au film cette fin « apaisante », quand il prend dix plombes pour présenter le personnage principal et le passé de son grand-père (hop, ni vu ni connu je t’embrouille) et qu’il s’éclate à filmer des scènes comiques de drague, Bay signe une œuvre certes incroyablement maladroite, mais tellement conne et bourrine qu’elle en devient jouissive à un point absolu (enfin non, pas aussi absolu que Bad Boys 2).
Bref, Transformers reste avant tout un film de Michael Bay, à savoir racoleur, caricatural, frimeur, bourrin, mais au final attachant et pour le moins jouissif. 4,75/6

L'un des rares plans vraiment lisibles du film
(et aussi le plus impressionnant).
12 juillet 2007
Hot Fuzz d'Edward Wright (GB/2007)
Alors qu’une espèce de grosse bousasse comme Die Hard 4.0 cartonne au box-office (accueilli par ailleurs avec une indulgence hallucinante, un peu comme en leur temps X-men 3, Daredevil ou Massacre à la tronçonneuse : le commencement), condensé de tout ce que le cinéma d’action peut nous proposer de pire, un petit joyaux pur en provenance directe de Grande-Bretagne nous explose à la gueule, nous rappelant à quel point la rigueur, le travail et l’amour du cinéma n’ont pas besoin de 100M$ pour s’épanouir pleinement.
Hot Fuzz, c’est une déclaration d’amour enflammée au cinéma d’action (américain, forcément) fait par des geeks talentueux qui ont absolument tout compris au cinéma. Car sous ses airs de grosse-comédie-lourdingue-mais-sympa-quand-même Hot Fuzz cache plusieurs niveaux de lectures, trois en fait : la parodie pure et simple bourrée de références (que ce soit les personnages, le style général, les rebondissements, certains plans en particulier ou même un film regardé par les protagonistes), la comédie « de base » mais ultra-efficace quand même, et enfin le film d’action pur et dur, diablement efficace, à l’intrigue carrée et aux personnages fouillés. Et force est de reconnaître que ces trois niveaux de lectures se superposent parfaitement dans le film, preuve d’un travail de réécriture minutieux (qui, à l’écran, paye décidément très bien) ainsi que d’un amour complet pour des films que les co-auteurs ont parfaitement et entièrement digérés.
Et c’est assurément de là que provient la force de Hot Fuzz, car porté par ce que le cinéma propose de plus pur, nos deux compères (Edward Wright et Simon Pegg donc) alignent de purs morceaux de bravoures et ce sans jamais une seule baisse de rythme. Ayant compris qu’un bon film – comédie, action, horreur ou « drame pour trentenaire qui parle dans sa cuisine » ou pas – passe forcément par une intrigue solide et des personnages travaillés, ils mettent tout en œuvre pour satisfaire le spectateur de la meilleur façon qui soit : en leur proposant le film le plus honnête qui soit, le plus à même de divertir de manière noble (et pas comme le truc cité plus haut).
Evidemment le film n’est pas exempt de défauts, à commencer par sa réalisation ultra-référentielle à Michael Bay ou Tony Scott et leur découpage ultra-cut…poussé à un nouvel extrême. C’est sympa au début mais vu que le réal’ nous offre toujours le même type de découpage pendant tout le film c’est assez lassant (surtout qu’à la fin, pour montrer que le dénouement approche, la seule chose que le réal’ peut faire c’est…découper encore plus ! eh oui, au cas où on aurait douté la chose possible). Mais bon, même découpés en mode Tony Scott 2.7, le film reste parfaitement lisible (une vraie leçon pour tous les tâcherons d’Hollywood qui sur-découpent pour un rien et sans avoir les plans qu’il faut). Bref, malgré quelques défauts (mineurs vu l’énorme réussite du film), Hot Fuzz reste l’un des films les plus funs de ces dernières années (le dernier de ce niveau c’était…ah ben tiens, Shaun of the dead), et assurément le plus réjouissant de cet été. Et puis tant qu’à faire, il constitue une parfaite mise en bouche face au bourrin premier degrés qui arrivera la semaine suivante (Transformers, eh oui), alors franchement, ça fait aucune raison de se priver.
09 juillet 2007
Pathfinder de Marcus Nispel (2007/USA)
Après avoir surpris tout le monde avec le remake de Massacre à la tronçonneuse en 2003, Marcus Niespel vient nous livrer – toujours dans le sang et la fureur – son deuxième film (pour le cinéma), Pathfinder, soit l’histoire américaine revisitée, récit du « voyage intérieur » d’un viking oublié en Amérique et élevé par des indiens.
Promettant moult combats riches en hémoglobines, Pathfinder ne lésine jamais sur la violence. Grand nombre de combats, sauvagerie gratuite, multiplicité des idées goresques, Marcus Nispel ne déçoit personne à ce niveau-là…et seulement à ce niveau-là.
Car Pathfinder n’est pas la grande fresque épique que l’on nous annonçait, pas plus qu’il n’est un petit film honnête, et encore moins la méga-bouse descendue en flèche lors des projections-tests aux US. Non, Pathfinder est simplement un film incroyablement maladroit, pêchant par excès de tous les côtés et souffrant de sa stylisation à l’extrême, notamment au niveau de la lisibilité.
Tel est d’ailleurs le gros problème de ce film, car à force de faire des belles images, toute l’équipe du film oublie de raconter leur histoire et de filmer correctement les nombreux combats qui parsèment le film. Prenons les décors par exemple. Ils sont beau, bien foutus, bien éclairés, bien étalonnés…mais on ne sait tout simplement pas où ils se trouvent. Si je dis qu’ils se ressemblent tous je serais de mauvaise foi (y a quand même de la diversité) mais disons qu’ils ne permettent jamais de localiser précisément où est qui par rapport à qui. Cette confusion est renforcée par la mise en scène chaotique du sieur Nispel qui ne joue jamais sur l’espace, ce qui, avouons-le, est quand même gênant pour un film essentiellement basé sur la traque. Evidemment cette absence de jeu sur l’espace affecte considérablement l’impact dramatique des séquences. Aucune tension, aucune peur, on reste là à attendre passivement qu’une brusque entrée de champs (appuyée par un effet sonore bien lourd) nous fasse sursauter en nous montrant que « oh en fait les vikings ils sont tout près » (« sauf que parfois en fait ils sont tout loin », pas évident après ça de comprendre la position géographique des personnages).
Cet absence de jeu sur l’espace se retrouve à l’intérieur d’un même espace. Nispel a dû se dire que le montage rattraperait tout et s’est donc éclaté à faire des plans esthétiques et à filmer sa jolie production design somme toute réussie. Problèmes : d’une part la photo a le même problème que le reste, c’est-à-dire c’est joli (« oh les noirs profonds ») mais bordel on comprend rien à l’image ! Et d’autre part, le monteur a fait un massacre pas possible, s’éclatant pour détruire tout sens de mise en scène, assommant le pauvre spectateur que je suis. Pas étonnant de retrouver derrière ce massacre un certains Glen Scantlebury, responsable de films tels que Les Ailes de l’enfer, Armageddon, ou encore le premier Tomb Raider (espérons quand même que le boulot qu’il fournira sur Transformer sera un cran au dessus).
Bref, difficile de pouvoir profiter de séquences incompréhensibles, d’autant que le tout est loin d’être honteux. Il semblerait juste que dépassé par son projet, Marcus Nispel s’est affolé et a tenté d’insuffler toujours plus de barbarie à des séquences qui n’en demandaient pas tant, accentuant à l’excès des effets de mise en scène pas toujours bienvenue et passant ainsi à côté du grand film que Pathfinder aurait pu être. Gageons que le suivant sera meilleur.

